1867

Source : Correspondance, T. IX., juillet 1867 - décembre 1867.

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K. Marx, F. Engels

Correspondance

Marx à Engels, à Manchester

30.XI.1867

Londres, le 30 novembre 1867

Dear Fred,

En ce qui concerne Moses [1] je suivrai ta recette à la lettre. En tout cas, ce que nous devons faire c'est utiliser le bonhomme tout en évitant qu'il n'abuse de nous. En ce qui concerne Hilberg, ce serait en effet une bonne chose de pouvoir maintenir cette revue [2], la seule dont les colonnes nous soient ouvertes jusqu’à présent, mais comment ? Je n'en sais encore trop rien. J'ai reçu ce matin copy [exemplaire] Schorlemmer [3] and send him my thanks for it [et je lui envoie mes remerciements].

Si tu as lu les journaux, tu auras vu que 1. l'international Council [Le Conseil général de l'Internationale] a envoyé à Hardy [4] un memorandum en faveur des fenians [5], 2. que les débats sur le mouvement fenian (mardi de la semaine dernière [6]) étaient publics et que le Times en a rendu compte [7]. Des reporters des journaux de Dublin l'Irishman [8] et la Nation [9] étaient également présents. Je ne suis arrivé que très tard (j'ai eu de la fièvre pendant environ 2 semaines et elle n'est tombée que depuis deux jours) et n'avais pas, à dire vrai, l'intention de prendre la parole, premièrement parce que je ne me sentais pas dans mon assiette et deuxièmement parce que la situation n'était pas bien jolie. Mais comme le chairman [président] Weston voulait m'y forcer, cela m'amena à demander l'adjournment [l'ajournement] [de la séance], ce qui m'obligea à parler mardi dernier [10]. En fait je n'avais pas préparé un speech [discours], mais plutôt les points [les grandes lignes] d'un speech pour Tuesday last [mardi dernier]. Cependant les Irish Reporters [journalistes irlandais] n'arrivaient pas, à neuf heures nous les attendions toujours alors que nous ne pouvions disposer du local que jusqu'à 10 h ½. À mon instigation, Fox (qui à cause d'une quarrel [dispute], n'avait plus reparu au Council depuis 2 semaines et avait en outre envoyé sa démission de member of the Council [membre du Conseil] agrémentée de grossières invectives à l’adresse de Jung [11]), avait préparé un long speech. À l'ouverture de Ia séance, je déclarai donc que, vu la belated hour [l'heure tardive] je cédais la parole à Fox. En effet – l'exécution de Manchester ayant eu lieu entre-temps [12] – notre sujet, « le mouvement fenian » , rejoignait les passions et l'excitation du moment, ce qui, moi, m'aurait contraint, (à l'opposé de Fox, homme abstrait) à lancer des foudres révolutionnaires au lieu de faire, comme prévu, une analyse froidement objective de la situation et du mouvement. Les journalistes irlandais m'ont donc rendu un fier service en ne venant pas et en retardant ainsi l'ouverture de la séance. Je n'aime pas me commettre avec des gens comme Roberts [13] et Stephens [14].

Le speech de Fox fut bon, d'abord parce que fait par un Anglais, ensuite parce que consacré uniquement à l'aspect politique et de international de la question. Mais, ce faisant, il restait à la surface des choses. La résolution qu'il présenta était insipide et inconsistante [15]. Je m'y suis opposé et je l'ai fait renvoyer au standing committee [comité permanent].

Ce que les Anglais ignorent encore, c'est que, depuis 1846, la domination anglaise en Irlande a totalement changé de contenu économique et partant d'objectif politique et que, pour cette raison-là précisément, le fenianisme se caractérise par une tendance socialiste (dans un sens négatif, étant dirigé contre l'appropriation du soil [sol]) et prend l'aspect d'un lower orders movement [mouvement des classes inférieures]. Quoi de plus ridicule que de mettre dans le même panier les atrocités d'Elisabeth ou de Cromwell cherchant à chasser les Irlandais en les remplaçant par des colons (au sens romain du terme) anglais et le système actuel, qui veut remplacer les Irlandais par des moutons, porcs et des bœufs ! Le système en vigueur de 1801 à 1846 (durant cette période, il n'y eut evictions [expulsions] qu’exceptionnellement, spécialement dans le Leinster, où le sol se prête particulièrement bien à l'élevage), avec ses rackrents [16] et ses middlemen [17], s'est effondré en 1846. L' Anticorn lawrepeal [18] en partie résultat de la Irish famine [famine irlandaise], en tout cas accélérée par elle, enleva à l'Irlande le monopole du ravitaillement en grains, de l'Angleterre en temps normal. « Laine et viande » , sont alors devenus le slogan du jour; donc conversion of tillage into pasture [conversion des labours en pâturages]. D’où, dès lors, systematic consolidation of farms [remembrement systématique des domaines]. L'encumbered estates act [19], qui transformait une masse d'anciens middlemen enrichis en landlords précipita ce processus. Clearing of the Estate of Ireland [expropriation de l'Irlande] !, telle est l'unique signification de la domination si anglaise en Irlande. Ce stupide gouvernement anglais de Londres ne sait évidemment rien de cet immense change [changement] qui s'est opéré depuis 1846. Mais les Irlandais eux, le savent. Depuis la Proclamation de Meagher (1848) jusqu'au manifeste électoral de Hennessy (tory et partisan d'Urquhart) (1866), les Irlandais expriment leurs sentiments à ce sujet de la façon la plus claire et most forcible manner [de la manière la plus énergique].

Quant à nous, que faut-il à présent que nous conseillions aux ouvriers anglais ? Voilà la question. À mon avis, ils doivent faire du Repeal [l'abrogation] [20] de l'Union (bref de la plaisanterie de 1783, mais démocratisée et adaptée aux conditions actuelles) un article de leur Pronunciamiento [programme de lutte]. C'est la seule forme légale et par conséquent possible de l'émancipation irlandaise qui puisse être intégrée dans le programme d'un parti anglais. L'expérience montrera ultérieurement si la simple union personnelle entre les deux pays est viable. Je le crois à moitié, à condition que cela intervienne à temps.

Ce dont les Irlandais ont besoin, c'est de :

  1. un gouvernement autonome et l'indépendance à l'égard de l’Angleterre.

  2. La révolution agraire. Avec la meilleure volonté du monde, les Anglais ne peuvent la faire à leur place; mais ils peuvent leur fournir les moyens légaux de la faire eux-mêmes.

  3. Une protection douanière contre l'Angleterre. De 1873 à 1801, toutes les branches de l'industrie irlandaise ont prospéré. L'Union avec en même temps la suppression des barrières douanières qu’avait érigé le Parlement irlandais, ruina toute vie industrielle en Irlande. Le peu qu'il y a de tissages ne saurait nullement compenser cela. L’Union de 1801 a eu sur l'industrie irlandaise le même effet que les mesures prises par le Parlement anglais sous les règnes d’Anne, de Georges II, etc., pour ruiner l'industrie lainière irlandaise, etc. Une fois les Irlandais indépendants, la nécessité les convertirait au protectionnisme comme le Canada, l’Australie, etc.

Avant d’exposer mes opinions au Central Council (mardi prochain, cette fois, heureusement , sans la présence de journalistes), j’aimerais que tu me donnes ton avis en quelques mots.

Salut

Ton K.M.

Moses étant cousin de Hirsch, je ne suis pas surpris qu’il porte lui-même des cornes. He bears it proudly [Il les porte avec fierté] [21].

Notes

En anglais dans le texte.

En français dans le texte.

1 Moses Hess.
2 Internationale Revue.
3 Voir lettre de Marx à Engels du 2 novembre 1867, note 6.
4 Gathorne-Hardy : ministre anglais de l'Intérieur.
5 Le Conseil général de l'Internationale demanda la grâce des quatre fenians qui avaient été condamnés à, mort par un tribunal de Manchester pour avoir aidé deux membres du mouvement à s'évader de prison. Le message « Les fenians détenus à Manchester et l'Association internationale des travailleurs » avait été rédigé par Marx.
6 Le 19 novembre.
7 Le 21 novembre, le Times avait rendu compte dans son article « London meetings » de la discussion sur la question irlandaise qui avait eu lieu au Conseil général de l'Internationale.
8 The Irishman : hebdomadaire de tendance nationaliste favorable aux fenians.
9 The Nation : hebdomadaire paraissant à Dublin depuis 1842, favorable aux fenians.
10 Le 20 novembre.
11 Peter Fox avait annoncé son intention de renoncer à sa fonction de secrétaire-correspondant pour l'Amérique pour se consacrer entièrement à son travail rémunéré de journaliste. Hermann Jung s'était élevé vigoureusement contre une telle attitude.
12 Trois des fenians condamnés à mort furent exécutés les 23 novembre 1867. Un autre vit sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Le cinquième fut acquitté.
13 William Roberts : l’un des principaux avocats des syndicats anglais et des fenians.
14 James Stephens : dirigeant fenian. Émigra en 1866 aux États-Unis.
15 La résolution présentée par Fox disait ceci: « Cette assemblée souhaite qu'à la guerre de 700 ans entre la nation irlandaise et la nation anglaise, se substitue la paix et la concorde entre le peuple anglais et le peuple irlandais. Pour atteindre cet objectif, l'assemblée invite les amis de la nation irlandaise à exposer leur souhait au peuple anglais et recommande à ce dernier d’écouter sans idée préconçue les arguments qui fondent le droit de l'Irlande à l’autonomie. »
16 Taux de fermage usuraires.
17 Hommes de paille, intermédiaires.
18 Abolition des lois sur les céréales.
19 Loi sur les biens fonciers hypothéqués. Une commission royale fut instituée en Angleterre en 1849 pour accélérer et simplifier la vente à un prix avantageux de ces propriétés. Cette mesure s'expliquait par les mauvaises récoltes des années 40 qui avaient entraîné la ruine de nombreux propriétaires. Cette loi, qui fut remaniée à plusieurs reprises, permit le rachat par les usuriers bourgeois et les gros agrariens des terres de la noblesse et contribua au développement du capitalisme dans l’agriculture irlandaise.
20 En 1782, l’Angleterre avait aboli le droit pour le Parlement anglais de légiférer pour l’Irlande. En 1783, l'Acte d'abdication reconnaissait à l’Irlande l’autonomie en matière législative. Cependant, en 1798, après la répression de la révolte irlandaise, le gouvernement anglais annula pratiquement toutes ces concessions à l’Irlande et lui imposa l'Union anglo-irlandaise. Le Parlement irlandais fut supprimé.
21 Jeu de mots sur le nom de Hirsch qui signifie « le cerf » en allemand.